jeudi 28 mars 2013

Quinze

.1 Tourisme

Je me suis inspiré, pour mon article sur Ecuador d'Henri Michaux, d'une citation de l'écrivain français et membre de l'Académie Jean Mistler (1897-1988) :

« Le tourisme est l'industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux, dans des endroits qui seraient mieux sans eux. »
 So true, aurait peut-être dit Stendhal.

.2 Gens 

 « ... ces bonnes gens qui seraient mieux chez eux... » : ne me jetez pas la pierre, le nom « gens » est à la fois féminin et masculin, voir Hanse.
« ... il faut suivre la règle, si déconcertante qu'elle soit, et écrire : Quelles gens avez-vous rencontrés ? Ces vieilles gens sont arrivés. »

dimanche 24 mars 2013

Quatorze

.1

Difficile -- impossible ? écriture de la note sur les Carnets d'André Major. Comment ai-je pu tant aimer ces livres, et avoir tant de peine à en extraire le sel pour le blog. Brouillon, suppression (la rature électronique, en quelque sorte), re-brouillon, les versions se succèdent, et je n'ai toujours qu'un seul paragraphe, et fort peu satisfaisant encore.

Ces carnets génèrent leur propre carnet, et apostilles.

J'enrage.

.2

Fini le Journal de Deuil de Barthes. Ému par assimilation.

.3


Ecuador d'Henri Michaux : mon voyage de fin d'hiver : dépaysement et, j'en ai peu l'habitude : poésie. J'aborde en passager clandestin à bord de ce récit de jeunesse l'écrivain si fort vanté par Michel Cournot.

.4

Dîner chez les G., polonais comme il se doit, et vodka bison. Mère et une des filles, pas la romancière, la journaliste. Connaissances communes, conversations de circonstances; deux ou trois chiens, grand véhicule de conversations, mais je suis tellement chat...

mercredi 20 mars 2013

Treize

.1 (nuit) 

Soirée calamiteuse au club, dernière place : difficile de s'habituer aux sous-sols. Souvenirs de Dostoïevski : le souterrain. Évidemment, fatigue, insomnie. Je suis ... le mot me manque.  Et irrité.
Plus tard : fébrile, c'est le mot, c'est ça : je suis fébrile.
Note à S. : tout abandonner ?
Agitation nocturne : j'écris en pensée, ce que je fais souvent; les phrases viennent d'elles-mêmes, se composent, s'ordonnent. C'est épuisant.
Pour me changer les idées : lecture de Barthes, le Journal de deuil.
Deux heures du matin (texte mis en ligne le lendemain), toujours agité, je me décide à écrire; au crayon, l'ordinateur est éteint, et je ne veux pas me lever. Je n'aime pas écrire sur l'iPad, cela me gèle l'esprit.
Très bien le Barthes, même si je ne l'aborde pas dans les meilleures circonstances.
J'espère, demain, pouvoir me relire, je n'écris plus très bien.
Finalement, je vais dicter sur l'iPhone, avec Evernote.

.2 (matin)

Reçu le jugement de divorce, daté du 28 mai 2012. Prise d'effet trente jours après cette date :
    Une bonne chose de faite. 
    Une bonne chose : défaite.

.3 (soirée)

Dans l'autobus, me rendant chez le coiffeur, j'ai poursuivi la lecture du Barthes. Décide d'adopter cette forme pour les apostilles, pour les personnelles du moins.

Citation : 
« 3 août 1978
Exploration de mon besoin (vital, semble-t-il) de solitude : et cependant j'ai un besoin (non moins vital de mes amis).
Il faudrait donc : 1) me demander à moi même que je les "appelle" de temps en temps, que j'en trouve l'énergie, que je combatte mon apathie -- notamment téléphonique; 2) leur demander de comprendre qu'il faut surtout me laisser les appeler. S'ils me faisaient moins souvent, moins systématiquement signe, cela aurait pour moi un sens que moi je leur fasse signe. »
Écrit pour le chagrin du deuil, applicable à la mélancolie de la dépression ?

mardi 19 mars 2013

Douze

Roland Barthes, Journal de deuil, Points Seuil n° 678


Écrire, écrire la vie. Me voici confronté à l'aporie du récit de vie : j'écris que je ne suis pas capable d'écrire le commentaire des carnets d'André Major. Quoi ? ils m'auront tant plu, et je n'arrive pas à structurer mes souvenirs de lecture, pas plus que mes notes et les citations recueillies. Rien ne presse, mais j'enrage.

Je poursuis l'écoute des cours d'Antoine Compagnon, Écrire la vie : Montaigne, Stendhal, Proust, qui remonte déjà à 2006, et plusieurs fois certaines leçons. À la suite d'une de ces écoutes, je me procure le Journal de deuil de Roland Barthes dont il est longuement traité.

Sur la mort de sa mère. Pour ce qui est de la mienne...

lundi 4 mars 2013

Onze

Précision

Je n'aurai pas la prétention de m'exclure du commentaire tiré de l'Esprit vagabond d'André Major, car quand on m'a demandé, naguère, de tenir un billet de lecture dans le cadre d'une émission « retour au foyer » à Radio Canada à Ottawa, et par la suite le samedi matin, c'était avant tout parce que je savais « causer » devant un micro, et en direct : mon timbre de voix faisant office de joli minois -- je fus élève de Madame Jean-Louis Audet, ne l'oublions pas... Au vrai, toujours assez littéraire, voire rat de bibliothèque, mais sans autre formation que les cours dispensés au collège. Un amateur donc. Et littérateur je l'étais à ma manière, rédiger les lois du pays, c'est écrire : songez à Stendhal qui s'inspirait du Code civil.

On m'a donné toute latitude quant aux livres, j'ai pu parler d'autre chose que des best-sellers et autres coups de cœurs obligés. Avec une sorte de régime de péréquation littéraire : livres en français (Canada/Québec/Francophonie) ou livres en traduction, qu'il s'agisse de romans, d'essais et même de poésie. Et comme objectif, de partager avec les auditeurs mon expérience -- plaisirs et déplaisirs -- de lecteur, sans jouer le jeu de la critique (quoique parfois...). J'ai été aidé, et magnifiquement, par l'animateur. M. G***, qui a depuis quitté la grande maison pour des horizons guère moins médiatiques.

En tout état de cause, même si j'ai beaucoup vanté le livre de Pierre Bayard, Comment parler des livres qu'on n'a pas lus, j'ai toujours lu tous les livres que j'ai commentés, y compris ceux de Mlle Bombardier.

mercredi 27 février 2013

Dix

L'esprit vagabond, d'André MAJOR, et RAMUZ

Entre la session chez l'acupuncteur et le rendez-vous chez le médecin, je disposais d'assez de temps pour passer par le Port de Tête -- j'évitais jusqu'à maintenant de nommer ma librairie, ou tout autre commerce, pratique héritée de mes jours de radio, mais ceux-ci révolus, et depuis longtemps à dire le vrai, plus rien ne s'y oppose, d'autant plus que j'aime cet établissement pour ses libraires, d'authentiques libraires, qui m'y accueillent et sont ... d'un commerce fort agréable, et de bon conseil -- y prendre le livre d'André Major mentionné en titre. Lequel fait le pont, dans les carnets que tient l'auteur depuis le milieu des années soixante-dix, entre Le Sourire d'Anton ou l'Adieu au roman et Prendre le large dont il a été question passim dans Les cendres et le plumeau, et dont je remets incessamment la mise au net du commentaire, mais qui ont constitué le miel de la fin de l'année -- moment où je me suis enfin résolu à tenir avec les présentes apostilles -- pourquoi non ? mes propres carnets de lecture, et même de vie.

Encore un peu de temps avant le médecin, direction la maison Camellia Sinensis, au Quartier latin, où je pourrais, outre prendre le thé, aujourd'hui un blanc de Chine, à loisir regarder la neige qui tombe... et feuilleter ma nouvelle acquisition. Un livre nouveau se prépare à la lecture, c'est ce que m'a enseigné tel amateur, et dont j'ai adopté la pratique : on l'ouvre, couché sur le dos, puis de gauche, puis de droite, alternativement, on prend une petite quinzaine ou vingtaine de pages, et l'on glisse le doigt du haut en bas en appuyant avec une certaine force, et jusqu'à parvenir au centre; ainsi, l'objet se manipulera bien mieux, et le dos ne s'abimera pas.

Au hasard de cette opération, que j'effectue toujours avec une lenteur certaine, page 214 :
« 22 décembre -- Hier soir, j'ai lu d'une traite un Ramuz acheté à Lausanne en 1982, au cours d'un reportage radiophonique [...]. Il s'agit de Découverte du monde, récit autobiographique ou plutôt récit d'apprentissage... »
Et page 217 :
« Soit dit en passant, je dois être avec Pierre Morency l'un des rares lecteurs de Ramuz -- du moins dans ma génération. »
Retour, dès lors obligatoire, vers De livre en livre, de Michel Cournot, daté du 16 octobre 1978 :
« Dans notre pays, les lecteurs de Ramuz sont introuvables. Sont-ils quinze ou soixante-dix, difficile de savoir, mais c'est dans ces eaux-là. Et Ramuz a fait remarquer qu'un si petit nombre de lecteurs, qui plus est, va diminuant : un jour ou l'autre, l'un d'entre eux part pour l'autre monde, l'un a les yeux trop usés pour s'entêter bêtement à le lire, au besoin l'un lâchera l'équipe, il a perdu le feu. »
C'était tout juste avant la fondation, en 1980, de l'association (France) Les amis de Ramuz, laquelle n'a pas, depuis, acquis le statut d'internationale...

Tout cela d'avoir, au salon de thé, regardé la neige qui tombe : pour moi, c'est du bonheur. Non dissemblable à celui procuré par la première gorgée de bière vantée naguère par quelqu'un de bien moins obscur que notre très rare Helvète.

mardi 26 février 2013

Neuf

Je viens de mettre en ligne un texte sur le roman Aline de Charles-Ferdinand Ramuz. Je voulais le présenter d'un seul tenant, massif, comme la lourdeur du temps passé, comme la lourdeur de cette histoire de toujours. Après beaucoup d'hésitation, j'ai décidé, pour faciliter la lecture sans doute, de le briser en plusieurs paragraphes. « Briser » est le mot. Je le restitue ici « en bloc », à vous de choisir.
La campagne dans le canton de Vaud, en Suisse, au début du XXe siècle, c'est en 1905 peut-être, mais ça aurait bien pu être en 1705 ou en 1505. C'est ainsi : les homme sont les hommes, et forts, les femmes parlent et sont les choses des hommes, les saisons vont et reviennent, comme le service à l'église le dimanche, les semailles et les moissons. Quand un homme voit une jeune fille sur son chemin, et qu'il est le Julien Damon, et qu'elle est l'Aline, la fille de la veuve Henriette, il peut lui parler. Et s'il lui parle, c'est qu'il veut la voir. La voir et l'avoir. Même qu'il lui donne de belles boucles d'oreilles, mais qu'elle ne pourra porter, vu que sa mère, à elle, ne comprendrait pas. C'était si bon l'amour pour elle : « Quand on aime, le temps où on ne s'est pas aimé est comme une belle robe qu'on n'a pas mise. » Elle, l'Aline, pour le Julien elle était un peu comme un nouveau jouet, mais dont il se lasse bientôt. « Il était pareil à un homme qui s'est assis à une table servie et se lève quand il n'a plus faim. Il se lève et on voit qu'il va s'en aller et qu'on ne peut plus le retenir, parce que l'amour qu'il avait était une faim qui passe, comme la faim passe. » C'est ainsi depuis toujours. Une nuit, il ne vint pas. « D'abord elle crut seulement que Julien était en retard. On ne fait pas toujours ce qu'on veut; voilà ce qu'elle se disait. Mais, à mesure que le temps passait, elle devenait plus agitée, à cause de ses imaginations. On pense à la maladie, on pense à la mort : elle ne pensait pas à la seule chose véritable, qui est la cruauté des hommes. » D'autant plus que l'Aline, elle n'était pas bonne à marier, elle n'avait pas de biens la fille de la veuve Henriette.C'est ainsi depuis toujours. Et puis, peu après : « Il faisait un petit temps gris un peu frais, et il soufflait un rien de bise. Le ciel avait des nuages blancs tout ronds qui se touchaient comme les pavés devant les écuries. Les vaches dans les champs branlaient leurs sonnailles de tous les côtés. » Elle lui montra son ventre, c'est vrai; « fiche moi le camp », dit le Julien à l'Aline. C'est dire que ce n'était pas une bonne fille, maintenant tout le village savait.« Les choses viennent, on ne peut pas les empêcher. » Julien, lui, est en bonne santé et content de vivre, les gens disaient : « Celui-là, il a eu au moins une femme qui l'a aimée. » Mais ne disaient rien d'autre. Le malheur, un vrai malheur, finira bien par arriver .C'est ainsi depuis toujours.Cela finira bien au cimetière : « C'est un endroit plein d'oiseaux, de fleurs et d'ombre. Il y a un vieux mur qui croule pierre à pierre parmi les orties et les coquelicots. Des ifs et des saules pleureurs ombragent les tombes aux noms effacés; les couronnes de verre, suspendues aux croix de bois, tintent quand il fait du vent. Il y a aussi des tombes oubliées, pleines de mousse et de pervenches. Les fauvettes, les mésanges qui sont farouches et les chardonnerets qui sont verts et gris, avec un petit peu de rouge, nichent dans les branches. Et les marguerites, l'esparcette, la sauge, le trèfle, fleurs des champs semées là par la brise, s'ouvrent parmi les hautes graminées. »

Il y a les hommes, il y a les fauvettes, les mésanges qui sont farouches. C'est pourquoi on lit Ramuz, pas pour les cinquante nuances de gris des pavés de saison, pour les fauvettes, les mésanges qui sont farouches.

C'est ainsi depuis toujours.