mardi 23 avril 2013

Vingt-deux

.1 Vacance(s)



Une semaine sur la côte du Maine, à York Beach, m'aura permis de lire et d'écrire tout mon saoul, pensez-vous ? Allons donc : la bonne compagnie, et les plaisirs qu'elle nous procure, n'est pas compatible avec le recueillement nécessaire, et puis, le grand air, surtout qu'il était un peu vif, prédispose au sommeil; encore une fois, ce sera en rêve que j'aurai le plus écrit, et les vacances causes de la vacance du blog. Je reprends du collier depuis mon retour, m'étant bien reposé de ces vacances...

.2 Corrections

C'est un peu compliqué, m'écrit-elle, avec ces « laquelle », on ne s'y retrouve pas. Il faut croire que, libérée du corset législatif, ma prose tombe dans l'excès contraire et devienne un peu trop serpentueuse, voire précieuse. Un peu piqué, néanmoins, je tentai de justifier les deux relatives, mais demandai son avis à une de mes fidèles lectrices (que je remercie au passage), laquelle, étant du bâtiment, a un jugement linguistique au dessus de tout soupçon.

Texte de départ

D’une pierre deux coups, se dit Thomas, je deviens à la fois un vieux et une vielle dame. Comme il n’avait pas joué depuis une bonne décennie (décade eut écrit le multimédiatique Nault de Sentir), il était un peu nerveux quand il se présenta à la première soirée à laquelle il fut convié par le couple en cause, et à laquelle officiait un charmant octogénaire – qui « en était » –, maître ès bridge de surcroît. 

Version n° 1

D’une pierre deux coups, se dit Thomas, je deviens à la fois un vieux et une vielle dame. Comme il n’avait pas joué depuis une bonne dizaine d'années (décennie, décade sont des termes plus techniques, dans le langage courant on dirait plutôt dizaine d'années), il était un peu nerveux quand il se présenta à la première soirée à laquelle l'avait convié le couple. Un charmant octogénaire – qui « en était » –, maître ès bridge de surcroît, officiait.

Version n° 2

D’une pierre deux coups, se dit Thomas, je deviens à la fois un vieux et une vielle dame. Comme il n’avait pas joué depuis une bonne dizaine d'années, c'est avec un peu de nervosité qu'il se présenta à la première soirée à laquelle le couple l'avait convié. Un charmant octogénaire, maître ès bridge, officiait.

Dont acte.



lundi 15 avril 2013

Vingt-et-un

.1 Jean Marcel, Sidoine ou la dernière fête.

Le commentaire de ce roman de Jean Marcel a déjà été publié il y a plus de dix ans dans l'ancêtre du blog, le webzine En toutes lettres, devenu depuis inaccessible, le site qui l'hébergeait ayant été cédé à une société qui exige un fort paiement pour donner accès aux données.

J'ai déjà dit tout le bien que je pense du roman Hypatie, je ne saurais trop recommander celui-ci, même s'il est sans doute devenu très difficile à trouver, hormis en bibliothèque. Je le crois même disparu du catalogue de son éditeur.

Je republie l'article pour une autre raison : l'évolution de mon style.

J'étais encore au ministère fédéral de la Justice, à la rédaction des lois, où j'avais la réputation de faire très court, très sec : un des rédacteurs les plus concis; souvent, très souvent, et contrairement à ce qu'on croit souvent, mes textes étaient bien plus courts que ceux de mes corédacteurs anglophones; c'est qu'ils n'étaient pas traduits... et le génie de la langue française favorisant l'abstraction permet la concision. J'avais, comme dit Cyrano, mes élégances...

Peut-être en donnerai-je un jour quelques exemples.

Je constate que cette rigueur se manifestait également dans mes autres écrits... Je me suis depuis, vous qui me suivez depuis un moment l'aurez constaté, affranchi de ce corset, et laisse maintenant ma phrase respirer, d'où une nouvelle ampleur, une certaine sinuosité, qui s'accorde mieux avec le flux de ma pensée, laquelle est devenue une belle promeneuse...

Influence de Proust, certainement. Et de Rinaldi aussi.

Cela dit, j'ai toujours aimé les incises encadrées de tirets, et les points-virgules. J'aime à aimer les mal-aimés !



vendredi 12 avril 2013

Vingt

.1 Retraite 2





            À l’horizontale. Conception, naissance, trépas. Tout se passe ainsi. Comme lettre à la poste. Pour Thomas Lefrançois, c’est aussi à l’horizontale que ça se passait ce jour-là.

            C’est à l’horizontale, à cinquante et quelques, que Thomas devint vieux. Sur le divan, à la séance de mercredi dernier, je crois. Rien à voir avec son anniversaire de naissance. Il prit conscience de l’existence d’un avant, alors que, jusqu’à ce moment, il tenait, comme tout un chacun, l’avenir pour une droite ininterrompue sur le chemin du succès et de la réalisation de soi – l’un allant de pair avec l’autre, comme d’ores et déjà, et succès étant synonyme de bonheur – puis, l’avenir devint présent et il entra dans l’âge d’or. Pour peu, je dirais les pieds devant.

            Cela vint par la voix du bon docteur Clément. Par parenthèse, on se demanderait, ce qui appellerait de nombreuses apostilles, ce qu’un Lacan eut dit de ce patronyme : clé, ment… Voix d’en haut, et un peu sur la gauche, vu la position du divan. Parole aussi rare que lourde de sens. Oracle et sentence :

            — Il n’y a que peu de chances que vous ne retourniez jamais au travail.

La réalisation de cet avant, lui allongé – ah ! la beauté de la participiale latine – mit en évidence l’irruption d’un après que Thomas n’avait jamais, lors , envisagé. Plus qu’une pause, une césure : un point virgule à tout le moins. À la réflexion, cela advint et soudain et soudainement.

Ici, Thomas,  assez méticuleux sur la grammaire et le bon usage, digressa sur l’usage généralisé du second pour le premier, notamment sur les ondes nationales, et dans le billet de Martin Nault, de l’hebdomadaire Sentir, qui est au journaliste ce que le cracheur de feu est au cirque, prognathe et la patate en bouche, grand enfonceur de portes ouvertes et girouette de la bien-pensance platoïdienne. In petto la digression, car il en fit grâce au bon docteur, doutant de la pertinence psychanalytique de celle-ci, du moins pour l’heure; y revenir sera toujours possible à une prochaine séance.

En bref, Thomas devint vieux quand l’imminence de la retraite lui apparut sinon évidente, du moins inéluctable.

* * *

            Thomas se prit, sur le chemin du retour, à réfléchir sur son nouvel avenir : les sous, la retraite, le temps dit libre; mais surtout à son passé qui se chargeait maintenant d’une qualité toute historique. Le fini annule le « à suivre », c'est-à-dire ce quotidien plein d’agitation où il faut être le meilleur, où orgueil et vanité sont vertus et où tout doit être urgent sous peine de déclassement. Oui, Thomas avait été brillant et son ascension au ministère fulgurante; du moins se plaisait-il à se l’entendre dire et à le croire. Pourtant sa carrière lui pesait parfois, qui n’en finissait pas, d’illusions perdues en déconfitures amères, de ne pas décoller. Nuages sur avenir radieux, lendemains qui déchantent.

            Mais la retraite ?

            Son propre corps, son cerveau, le met en demeure, pour ne pas dire à demeure. Une sorte de lock out physique. En panne, ce cerveau si performant, siège d’une intelligence peu commune, disait-on. Désordre synaptique, connexions chaotiques. Un humoriste oublié, Pierre Daninos, avait, d’une situation semblable, tiré un très beau récit, Le trente-sixième dessous, maintenant épuisé – ironie. Oui, c’est ça, le trente-sixième dessous. Mais le divan, la voix : la retraite, maintenant ?

Thomas, revenu chez lui, se sentait des ailes lui pousser : la vieillesse en donnait donc ? Allégresse trompeuse sans doute. Il voulut bien se rendre compte de sa situation, et, en fonctionnaire prudent – futur ex fonctionnaire, corrigea-t-il aussitôt – jugea prudent de bien prendre toute la mesure des possibilités de sa jeune qualité de vieux et, en conséquence, de procrastiner. On ne se défait pas en un instant des réflexes acquis par une pratique bureaucratique d’un quart de siècle.

Que faire de tout ce temps ?

Réflexe immédiat du bon fonctionnaire : le plan d’action. Des ailes lui venaient ? Thomas pourrait enfin prendre son envol. Habiter au quinzième présente dans ce cas un intérêt certain, et le balcon devient une possibilité d’avenir, fut-ce à court terme. Il est toujours là, pour la vue surtout, la ville aux pieds, comme pour un cliché. Un peu pour y prendre l’air, avec une option sur la solution finale, si j’ose dire. Prendre l’air, mais avec un point de chute. Une brève verticale avant l’horizontale définitive. L’envol serait bref, la chute de conséquence. Destination au choix : le jardin ou le parking; le vert ou le noir. Ne voulant rien précipiter – pratiquant, le lecteur le constate, un humour parfois limite, comme dirait le multimédiatique Nault de Sentir –,  Thomas referma la porte-fenêtre, après avoir fait rentrer le chat Ludo, qui prenait le chaud sur la chaise longue en teck, genre paquebot, récemment acquise, et que celui-ci avait sitôt confisquée sans autre forme de procès.

* * *

            Devenu vieux et retraité, Thomas devra trouver des activités correspondant à sa nouvelle qualité. Le hasard voulut que, quelques semaines auparavant, il eut rencontré, grâce à un ami à nous commun, un couple de dames dont l’un des intérêts, outre une frénésie de l’activité physique comme la course à pied, le vélo, le marathon ­– du genre qui appellerait une note en bas de page, ou à tout le moins une digression, sur le narcissisme gay et la haine de soi, mais l’on sait quand il vaut mieux s’abstenir –, était la pratique du bridge.

            D’une pierre deux coups, se dit Thomas, je deviens à la fois un vieux et une vielle dame. Comme il n’avait pas joué depuis une bonne décennie (décade eut écrit le multimédiatique Nault de Sentir), il était un peu nerveux quand il se présenta à la première soirée à laquelle il fut convié par le couple en cause, et à laquelle officiait un charmant octogénaire – qui « en était » –, maître ès bridge de surcroît.

mardi 9 avril 2013

Dix-neuf

.1 Retraite


Thomas est devenu vieux hier. Rien à voir avec son anniversaire de naissance. Sur le divan, à la séance de mercredi dernier, je crois. Il prit conscience de l’existence d’un avant, alors que, comme tout un chacun il tenait sa vie comme un droite ininterrompue sur le chemin du succès et de la réalisation de soi – l’un allant de pair avec l’autre, comme d’ores et déjà, et succès étant synonyme de bonheur – ce qui fit que tout à coup, il s’est senti vieux; à cinquante et quelques. La réalisation de cet avant, lui allongé – ah ! la beauté de la participiale à la latine – mit en relief l’irruption d’un après qu’il n’avait jamais, lors , envisagé. À la fois soudain et soudainement. Ici, Thomas,  assez méticuleux sur la grammaire et le bon usage, ferait bien une digression sur l’usage généralisé en Nouvelle-France du second pour le premier, notamment sur les ondes radio-canadiennes, et dans ce quotidien dont la devise fut « Fais ce que dois », mais qui ne fait que ce que peut. Et dans ce billet de Martin Nault, de l’hebdo Sentir, qui est au journalisme ce que le cracheur de feu est au cirque, prognathe et la patate en bouche, car il sévit également sur les ondes, enfonceur de portes ouvertes et girouette de la bien-pensance égotiste. En fait, toujours sur le divan, il se la fit, la digression, mais en fit grâce au bon docteur, doutant de la pertinence psychanalytique de celle-ci, du moins pour l’heure; y revenir sera toujours possible à une prochaine séance. Bref, Thomas devint vieux quand l’imminence de la retraite lui apparut sinon évidente, du moins inéluctable.


lundi 8 avril 2013

Dix-huit

.1 Relire

On devrait toujours se relire, différer la publication : mais est-on jamais satisfait ? J'ai relu ce soir la première partie de mon commentaire sur les Carnets d'André Major. J'ai un peu resserré, revu le deuxième paragraphe qui, ce soir, m'a paru bien confus, du moins dans sa structure. Écrire, c'est jardiner, en quelque sorte : y revenant, on découvre toujours la mauvaise herbe passée inaperçue...

Demain, la suite.

.2 Que lire ?

Nouveau sujet de réflexion, retour sur soi, sur ma vie « en littérature », pourquoi ces choix ? comment s'imposent-ils à moi  ? Critiques, journaux, télévision, Internet...

La semaine dernière G. A., personnalité subtile et attachante, que je vois peu, mais qui m'est cher -- que de belles conversations nous avons --, m'a recommandé un titre, déjà prometteur, Le pape des escargots, d'Henri Vincenot, un auteur qu'on pourrait dire oublié s'il avait eu quelque durable renommée, que les gardiens de sa mémoire me pardonnent : j'y reviendrai. Un nouveau voyage, en Bourgogne cette fois.

.3 Montaigne

Les Essais, je tourne autour. Écrire la vie, toujours. À force d'en entendre parler...
« Lecteur, je suis moy-mesme la matiere de mon livre : ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain.

mardi 2 avril 2013

Dix-sept

.1

Combien de fois faut-il relire sa copie, fut-elle informatique ?

J'irai demain le front couvert de cendres, flagellant dans le vent d'avril, expier la honte de deux fautes, la première pire que la seconde, laissées dans l'article qui aura, honte redoublée, été le plus lu des apostilles :

Tout cela d'avoir, au salon de thé, regarder la neige qui tombe : pour moi, c'est du bonheur. Non dissemblable à celui procuré par la première gorgée de bière vantée naguère par quelqu'un de bien mois obscur que notre très rare Helvète.
Dix fois, cent fois ? Ça n'est jamais assez, et à force de lire et relire, voici qu'on ne lit plus rien que le sens et que les mots que l'on regarde, on ne les voit plus.

Phrases travaillées et sculptées, mais pourtant défigurées.

Le texte fut corrigé, mais à moi : quelle correction ?

dimanche 31 mars 2013

Seize

.1 Citation

« La hantise du lecteur est de mourir avant d'avoir lu ou relu certain livres qui font partie de sa vie. Sa bibliothèque est faite de souvenirs heureux, de remords aussi de ne pas avoir apprécié un certain nombre de chefs-d'oeuvre et de désirs encore inassouvis. Un jour viendra, pourtant, où il devra ne conserver qu'une infime partie de ses livres ou même y renoncer pour toujours » 13 janvier 1998.
André Major, Prendre le large.

.2 

Tout ça pour ça : presque deux mois que je me traîne à écrire ce commentaire des carnets d'André Major. Trop long le texte, j'en fais deux parties. Bien qu'assez insatisfait, je décide de ne plus en ajourner la mise en ligne. Tant pis : je pourrai toujours y revenir : le repentir est toujours possible, et pas seulement en peinture. J'imagine -- en fait je le souhaite -- que dans quelques jours, décantation et macération opérées, je saurai mieux dire, et l'écrire, l'importance de ces livres. Trop pour mes moyens (attention à la fausse modestie), pour l'heure, du moins.

.3 Anacoluthe

« Il fallait attendre que la terre dégèle pour inhumer l'urne funéraire de notre père. »
Le genre de phrase qui, pour moi, produit le même effet que le grincement d'un ongle sur un tableau noir : insupportable. On m'appelait, à la Législation, le chasseur d'anacoluthes... C'est aussi, que jusqu'à cette époque, j'avais moi-même beaucoup fauté. A. C. le jurilinguiste qui révisait nos textes m'a à tout jamais purgé de ce travers.

Toujours en mémoire, quant à A. C. : lui répondant qu'entre Montréal et Ottawa je lisais sur l'autobus, j'eus comme commentaire : « Cela doit être fort inconfortable. » Amère médecine du ridicule.

.4 La littérature selon Gracq et...

« La littérature, dit Julien Gracq, ne montre jamais. Elle ne dessine pas. Elle évoque. Elle convoque autour de la phrase qu'on vient de prononcer des images voisines qui s'agglutinent, mais ne permet pas de dessiner. » Janvier 1999

Et Major de broder sur ce thème, citant également Paul Valéry. Question aussi de Proust et de Mauriac, celui des Mémoires intérieurs, le plus beau selon lui.

Plus loin, commentaire sur le massacre de l'école Polytechnique.

.5 Être un homme selon Malraux.


Il semble qu'André Major n'aime pas beaucoup Malraux. Se trompe à son égard : pas de secrets honteux. D'ailleurs, la phrase n'est pas de M., mais d'un des personnages de La condition humaine. Contresens absolu : pour M.  « Un homme est la somme de ses actes, de ce qu'il a fait, de ce qu'il peut faire. » La Lutte avec l'Ange. D'où les Antimémoires. Mais cette confusion est fréquente, M. est toujours au purgatoire. Lire toutefois l'article que lui a consacré Régis Debray dans son récent recueil Modernes Catacombes.

Temps.

Je viens de retrouver la citation exacte dans le Miroir des limbes (Oeuvres complètes III, p. 10) :
« On m'a prêté la phrase d'un de mes personnages : "L'homme est ce qu'il fait". Certes, il n'est pas que cela ; et le personnage répondait à un autre : "Qu'est-ce qu'un homme ? Un misérable petit tas de secrets..." »
 Bien plus importante, et mystérieuse, je commencerais à peine à en saisir tout le sens, et ma première lecture des Antimémoires est contemporaine de la mort de M, est cette définition ce que qu'est un homme :
« Il reste que l'analyse de l'individu [il est question de Mémoires] ... nourrit une action de l'esprit... : réduire au minimum sa part de comédie. »
Les notes de l'édition donnent d'autres versions dans l’œuvre de M. :
« Être un homme, c'est réduire sa part de comédie » : titre d'un discours de 1935;
« [...] l'arme la plus efficace d'un homme, c'est d'avoir réduit au minimum sa part de comédie » Les Noyers de l'Altenburg.
Même définition dans Le démon de l'absolu et Le Triangle noir.